Le mélange des genres à l'Opéra

 

 

 

               "Voice, Voice, Voice" : Jeux du genre et du désir sur la scène lyrique

               Article de Sarah Nancy, paru dans Théâtre/Public. La scène lyrique : échos et regards.

Agrégée de lettres modernes et docteur en Littérature française, Sarah Nancy est maître de conférences en littérature française du XVIIe siècle à l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3. Elle travaille sur la voix parlée et chantée, ses pratiques, ses effets, ses représentations – en s’appuyant notamment sur sa propre pratique du chant lyrique –, et sur l’inscription de la différence sexuelle dans le langage.

 

 

 

Source : http://vissidarte.over-blog.com

Les hommes peuvent chanter des femmes

parce que c’est rigolo !


C’est peut-être le cas le moins fréquent (en tout cas à ma connaissance) mais il arrive que, pour souligner le côté un peu grotesque d’un personnage féminin, il soit chanté par un homme travesti.
On peut citer le rôle d’Arnalta et celui de la Nutrice dans L’incoronazione di Poppea de Monteverdi. Ces rôles de vieilles nourrices sont tenus par un ténor aigu pour en souligner l’aspect un peu ridicule, un peu caricatural.
L’autre exemple important c’est Platée. Pas à proprement parler une femme, puisqu’il s’agit d’une nymphe-grenouille, il n’en est pas moins un personnage féminin… tenu par ténor aigu. Clairement, le personnage est grotesque et amusant, puisqu’elle s’imagine (à tort) que le grand Jupiter n’en peut plus de désir pour elle, alors qu’il ne s’agit que d’une ruse de Jupiter pour éprouver la jalousie de sa déesse de femme.
Le personnage est orgueilleux, narcissique, vaniteux, bouffon et très laid. Et le fait qu’il soit chanté par un homme renforce et appuie ce côté décalé et comique.

 

Les hommes peuvent chanter des femmes

parce que les femmes ne peuvent pas chanter.

 

Il fut une certaine époque, dans l’Angleterre d’Elisabeth Ière ou dans le baroque napolitain où les femmes n’avaient pas le droit de se produire en scène. Vous imaginez effectivement le scandale, quelle indécence !
Donc quel que soit le rôle, il fallait que ce soit chanté par un homme … Point à la ligne, on ne discute pas !
Il ne s’agit pas de jouer sur l’ambiguïté sexuelle ou de souligner un aspect de la personnalité du personnage (comique, jeunesse…). C’est juste que chanter, c’était une affaire d’homme !


 

Les hommes peuvent chanter des femmes

parce qu’on ne castre plus les messieurs.

 

Pendant des siècles, il existait une catégorie vocale à part : celle des castrats. Ces chanteurs castrés avant leur puberté conservaient un registre aigu et développaient une puissance et un volume sonores hors du commun.
Les castrats étaient les stars de leur époque. A eux les premiers rôles, les guerriers, les empereurs et les jeunes premiers. Des chroniques attestent que la voix de certains castrats suffisait à faire s’évanouir d’aise toutes les dames du public. Le plus célèbre d’entre eux était bien sûr Farinelli.
Depuis, on ne s’adonne plus à cette douloureuse (aïe…) pratique (ouf!…) Mais cette voix n’en finit toujours pas d’intriguer. Déjà parce qu’on ne sait toujours pas vraiment à quoi cela pouvait ressembler puisque la pratique s’est arrêtée avant l’arrivée de l’enregistrement.
La bande-son du film « Farinelli » de Gérard Corbiau a d’ailleurs tenté de s’approcher d’une réalité fantasmée en mixant les voix d’une soprano et d’un contre-ténor.

 

 

 

 

​Carlo Boschi alias Farinelli

Mais le principal problème maintenant consiste à distribuer les rôles qui leur étaient confiés. On a donc plusieurs possibilités :

  • Transposer tout le rôle vers le grave et le faire chanter par un ténor ou un baryton (Le grand Luciano Pavarotti a chanté le rôle d’Idamante dans Idomeneo de Mozart)

  • Faire chanter le rôle par un homme au registre aigu (haute-contre ou contre-ténor)

  • Faire chanter le rôle à une femme (à la voix plus ou moins grave)

  • En ce domaine, il n’y a pas de solution miracle. Chaque option présente des avantages et des inconvénients, tant que le but est de servir au mieux la musique et le livret.

Mais certaines interprètes féminines se sont fait une spécialité de chanter ces rôles de castrats, appelés souvent trousers roles en anglais ou Hosenrolle en allemand (dans les deux cas, ce sont littéralement des rôles à pantalons). On peut citer pour exemple Marilyn Horne ou Vivica Genaux.

On peut multiplier les exemples de rôles de castrats. Le répertoire lyrique n'en manque pas

  • Neron et Othon dans L’incoronazione di Poppea de Monteverdi

  • Idamante dans Idomeneo de Mozart

  • Sesto dans La Clemenza di Tito de Mozart

  • Arsace dans Semiramide de Rossini

  • César dans Giulio Cesare de Haendel

  • Ruggiero dans Alcina de Haendel

Les hommes peuvent chanter des femmes

parce que c’est le compositeur qui l’a dit.

 

Beaucoup de rôles masculins sont spécifiquement écrits pour des voix de femmes. La volonté du compositeur peut être de souligner la jeunesse du personnage (Vous vous rappelez la typologie « classique » ? Plus on est jeune, plus on chante aigu. On peut citer Cherubino des Noces de Figaro de Mozart ou Hänsel dans Hänsel und Gretel de Humperdinck) ou de jouer sur l’ambiguïté sexuelle. Les petits rôles de pages chantés par des femmes sont également très fréquents (Salomé de Strauss ou Un bal masqué de Verdi).

En vrac, on peut aussi citer :

  • Orsini dans Lucrezia Borgia de Donizetti

  • Urbain dans les Huguenots de Meyerbeer

  • Romeo dans I Capuleti e i Montecchi de Bellini

  • Oreste dans La Belle Hélène d’Offenbach

  • Orlofsky dans La Chauve-Souris de J. Strauss

  • Siebel dans Faust de Gounod

  • Octavian dans Le Chevalier à la Rose de R. Strauss

  • Le Compositeur dans Ariane à Naxos de R. Strauss

Mais également dans un répertoire plus moderne : l’étudiant dans Lulu de Berg.

Parfois l’équivoque sexuelle inévitablement liée au travestissement, est encore renforcée par un travestissement du travesti.

Ainsi Cherubino (qui est donc un jeune homme chanté par une femme, j'espère que tout le monde suit) est déguisé(e) en jeune fille à l’acte II des Noces de Figaro et ceci sous les yeux de la Comtesse dont il est amoureux.

Le rôle de Nicklausse dans « Les Contes d’Hoffmann » d’Offenbach est également un peu particulier. La muse du poète Hoffmann cherche à ramener ce dernier sur une voie artistique et à l’éloigner d’une quête vaine du grand amour. Elle se change donc magiquement en étudiant (masculin) pour pouvoir suivre Hoffmann un peu partout. Cet étudiant, Nicklausse, est donc chanté par la même interprète que la Muse, qui est logiquement… une femme.

 

 

 

 

 

 

​Nicklausse dans Les Contes d'Hoffmann (photo : Christian Badeuil)
 

Enfin la palme du mélange des genres est atteinte dans Le Comte Ory de Rossini.
Dans le trio de l’acte II, le libidineux Comte Ory s’est déguisé en bonne sœur pour s’introduire chez la Comtesse Adèle. Profitant de l’obscurité il arrive même à entrer dans sa chambre pour rejoindre la Comtesse…
Ce qu’il ne sait pas c’est que le jeune page Isolier est là lui aussi, à peu près pour les mêmes raisons d'ailleurs. Or ce rôle est tenu … par une femme.
On a donc dans cette scène :
- une femme
- un homme chanté par une femme
- un homme chanté par un homme déguisé en femme
Un vrai mélange des genres !

Aller plus loin : conférence audio.

 

« Masculin-Féminin : Forum : Pop, rock, punk : le mélange des genres »
Enregistré à la Cité de la musique le samedi 26 novembre 2011
Avec Jeanne-Martine Vacher, Gilles Léothaud, Sébastien Danchin, et Michka Assayas